• Marie Bartoleschi

En dehors des cases

Dernière mise à jour : 28 sept. 2020


J'ai rencontré Rachel dans un cours de Cabaret. J'y ai découvert une femme haute en couleur. Elle est devenue ma photographe dont vous pouvez découvrir les photos sur ce site.

J'ai la vision de toi d'une femme pleine d'humour, de sensualité et de spontanéité. Cela n'a pas toujours été le cas ? 


Aujourd’hui, je me rends compte que j’avais cet humour, cette sensualité et cette spontanéité en moi depuis toujours. Petite fille, j’étais un vrai pitre, toujours prête à me déguiser. Pleine d’énergie. Tous les sens en éveil en permanence. D’aussi loin que je me souvienne, j’étais grisée par les odeurs de la nature, le souffle de l’air sur ma peau, le goût des aliments... Et puis, je me suis mariée avec quelqu’un d’insensible, qui me regardait comme une bête curieuse et ne comprenait pas mon côté « fofolle », décalé. Il voyait d’une façon condescendante ma capacité à m’émerveiller de petites choses. J’ai fini par me sentir inadaptée, bête, ridicule. J’ai arrêté d’exprimer ce que je ressentais. Je me suis recroquevillée sur moi-même. Je suis devenue « fonctionnelle » : résultat, rendement, raison, utilité, devoir, responsabilités. Ma vie s’est arrêtée à ça et je me suis éteinte. Cela a duré 20 ans. Ensuite, j’ai explosé.


Peux-tu m'en dire plus sur cette explosion ? Quel a été le déclencheur ? 


En 2007, nous avons été victime d’un grave accident de voiture, percutés par un chauffard. Notre voiture à fait tête à queue et tonneau sur l’autoroute. Suite à cet accident, j’ai dû être opérée du dos. Je n’arrivais pas à récupérer et à me remettre. J’ai souffert de douleurs chroniques. En 2010, mon médecin m’a proposé d’intégrer un centre de rééducation, avec un programme spécialisé pour soulager les douleurs dorsales. Nous étions une dizaine de personnes à suivre le même programme. Les premiers jours, je suis restée dans mon coin, avec le minimum d’échanges possible. Dès la fin des repas, des activités, je me réfugiais dans ma chambre. Les autres ont commencé à essayer de m’intégrer dans le groupe, à me poser des questions pour apprendre à me connaître. Et quand ça arrivait, tous étaient attentifs à mes réponses. Assez rapidement, je me suis détendue et j’ai été surprise de susciter des rires, de surprendre des regards pleins d’intérêt quand on sollicitait mon opinion et que je finissais par la donner… Au bout des trois semaines, non seulement j’allais beaucoup mieux physiquement, mais quelque chose en moi c’était rallumé. J’avais noué des liens avec des inconnus, qui avaient recherché et apprécié ma compagnie, ma conversation, qui m’avaient donné une place. Je me suis souvenue qu’à une époque, j’étais une fille joyeuse, qui adorait la vie et était bien dans sa tête… Les jours avant la fin du programme, ça me déprimait de devoir rentrer chez moi. Mes filles m’avaient manqué, mais pas ma vie telle qu’elle était. Je me sentais oppressée. Et ça m’a été insupportable de devoir tout reprendre comme avant. Je n’ai pas pu. Je me sentais étouffer.


J’ai défié mon mari et fait des choses pour élargir mon entourage et mes interactions sociales. J’ai fait un an de théâtre. J’ai pris des cours de guitare. J’ai ouvert mon horizon. Je me suis fait des amis qui n’étaient que mes amis. Pas ceux de ma famille, pas ceux de mon mari. Cela m’a donné le courage de faire les démarches pour entamer une reconversion professionnelle en retournant à l’école passer le CAP de photographe. Et ça a grandement participé à ma reconstruction.


En quoi cette reconversion a été un moteur d'évolution et de reconstruction ?


Ma reconversion a fait suite à un long cheminement de réflexion. Après ma prise de conscience qu’il faillait que j’ouvre mon horizon, j’ai compris que cela passerait avant tout par une émancipation professionnelle. En effet, je m’étais mariée à 18 ans, avec un bac pro en poche, et mon mari n’a jamais accepté que j’aille chercher du travail. Il venait de créer son entreprise de nettoyage industriel, et pour lui ma place était avec lui. J’étais conjoint collaborateur déclaré (avec une existence officielle auprès de la chambre de métiers) mais non salarié. Lorsque j’ai décidé de sortir de ce vase-clos, j’étais prête à travailler n’importe où pour simplement sortir me confronter au monde extérieur. Cependant, il est très difficile en France d’avoir sa chance et d’être embauchée, même pour vendre des chaussures, si l'on n’a pas suivi la formation correspondante.


J’ai donc eu plusieurs rendez-vous avec divers conseillers de Pôle Emploi qui voulaient me faire faire des ateliers « j’apprends à faire mon cv ». L’une d’elles, agacée que je puisse avoir la conviction que je serai capable de travailler dans un magasin sans avoir de CAP en vente, m’a presque agressé en me balançant énervée : « mais qu’est-ce que vous voulez faire ?? » Et là, la réponse que j’ai donnée est sorti du plus profond de moi : « photographe ». J’aurai pu dire « chanteuse », elle m’aurait regardé de la même manière… Mais c’était la réponse à cette longue réflexion et même la réponse à toutes ces années où j’avais fait avec application et très consciencieusement un travail que je n’aimais pas. Depuis mon enfance, tout ce qui m’attirait était forcément artistique. Mais mes parents m’ont poussé dans une voie plus prudente car pour eux il fallait avoir un « vrai métier » et le reste pouvait servir mais juste de passe-temps.


A 34 ans, je me suis donc inscrite pour passer le CAP de photographe. Je suis retournée à l’école. Ma confiance en moi était en lambeaux. J’avais peur de l’échec, peur de l’inconnu. Mais quelque part, il y avait en moi la conviction que c’était ma chance et qu’il fallait que je me batte, peut-être pas pour réussir, mais au moins pour me dire que j’avais essayé. Durant ma formation, j’ai petit à petit reconstruit ma confiance en moi. Retourner à l’école n’a pas été un choix anodin finalement. J’avais adoré l’école dans mon enfance. C’était un terrain où je me sentais en sécurité, où la prise de risque était maîtrisée. Et où les petites victoires hebdomadaires ont permis que j’avance à mon rythme. La formation comprenait de nombreux stages. Là aussi, toutes ces expériences et les rencontres m’ont permises d’avancer. Une fois mon CAP obtenu, je savais grâce aux stages que j’avais effectué et aussi par mon parcours professionnel où j’avais toujours été à mon compte finalement, que ce qui me correspondait était de créer ma propre entreprise et de travailler seule. Ce que je fais depuis 10 ans maintenant.


Qu’est-ce que t’anime aujourd’hui ?


La satisfaction de me réveiller chaque matin en sachant que je suis à ma place. Que l’alignement entre mes aspirations, mes compétences, mes choix, est juste et durable. L’envie de mettre mes compétences et mes capacités au service des autres. Rien ne me fait plus plaisir que d’avoir compris, senti ce qu’un client attendait, et de voir sa satisfaction lors de la livraison de mon travail.


J’ai la certitude que je n’ai plus à essayer d’être ce que je pense que les autres attendent de moi. La joie d’être juste moi. Rachel.


Ma vie aujourd’hui est débarrassée du stress de devoir rentrer dans des cases. Celles des aspirations des parents, celles dictées par la religion, celles que mon mari attendait, celles présentées par la mode, la société… Je ne me sens plus définie par des rôles : la fille de mes parents, la femme de mon mari, la mère de mes enfants. Je suis en paix avec moi-même. Je ne me demande plus si un jour je pourrai enfin être heureuse. Je le suis.

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