• Marie Bartoleschi

Derrière les murs

Dernière mise à jour : 28 sept. 2020

J'ai rencontré Mélanie dans le cadre de mes activités associatives. Je pense que son témoignage peut véritablement nous apporter un autre regard sur la situation de confinement que nous vivons aujourd'hui.




Nous sommes confinés depuis une semaine à cause de la pandémie de Coronavirus. Cela te rappelle un autre épisode de ta vie qui a été une réelle prise de conscience n'est-ce-pas ? 


J’ai vécu un évènement marquant lors du coup d'état au Mali en 2012. J 'étais partie un jour plus tôt que ma mission de consultante en santé publique pour voir mes amis maliens et profiter de la vielle et de mes amis avant les quinze jours de travail intenses qui m'attendaient. De ce jour joyeux de retrouvailles et d'insouciance, je garde le souvenir d'un couperet qui tombe lors de l'annonce télévisée. Ce fut un véritable choc quand nous avons vu les foules se précipiter de part et d'autre du pont, entendu les cris et le bruit des balles. Par sécurité, je suis partie me réfugier dans un hôtel. Un confinement de quinze jours a alors commencé ce 22 mars 2012 sans que nous sachions quand les frontières se réouvriraient et tout en ayant pertinemment conscience que la situation risquait de se dégrader. Ma réalité : 12 m2 d'une chambre sans fenêtre, avec comme seule chaine de télévision BFM-TV qui ressassait en boucle les évènements anxiogènes, un ventilateur au plafond, mon ordinateur avec une connexion aléatoire et un téléphone portable local à carte… Entre le couvre-feu, l’interdiction de sortir de l'enceinte de l'hôtel et le peu de contacts que j’avais, je vivais au jour le jour, avec une étrange façon d'y faire face. D'habitude joviale, sociable et tournée vers l’extérieur, j'étais incapable de parler aux personnes présentes dans l'hôtel (des diplomates pour la plupart), d'échanger, d'évacuer mes tensions et inquiétudes. Je restais sans rien faire, passive dans ce chaos ambiant. La peur me tétanisait. Je passais la majeure partie de mon temps enfermée dans la chambre. Je sursautais dès que je voyais une ombre sous le pas de ma porte. J'imaginais plein de choses sur ce qui pouvait se passer.... Je rassemblais toutes mes forces pour donner le change auprès de mes proches qui me contactaient pour prendre de mes nouvelles.


Comment mettre de côté tout ce qui était en train de se passer dehors ? Comment rester sereine alors qu'un pays était sur le point de basculer dans la guerre ? Je me surprenais à observer mes pensées, j'étais dans le silence face à moi-même. Moi qui travaillais la nuit à l'hôpital et qui bossais le jour pour mes missions de consultantes et mes engagements associatifs, moi qui passais tout mon temps dehors, jamais chez moi de peur de me retrouver seule face à moi-même, je me disais que j'avais fait un mauvais choix en arrivant un jour plus tôt. Je me sentais seule, démunie, impuissante mais je n’avais plus que le choix de regarder à l'intérieur de moi-même... Aujourd’hui, je me dis que ce n’était pas un hasard.


Qu'est-ce que ce regard porté sur toi a changé après cet évènement ? 


Je m'investissais énormément au sein d'une association d'éducation populaire "Les Eclaireuses et Eclaireurs de France", qui me laissait carte blanche et me permettait d'expérimenter, de prendre des responsabilités en m'apportant la confiance dont j'avais besoin. Seulement, ce n'était pas mon métier d'origine. J’étais infirmière à l'hôpital, fière également d'exercer ce métier mais j'avais besoin d'autre chose, de plus de légèreté dans mon quotidien et l’envie de me prouver que j'étais capable. Capable de plus de responsabilités, capable de porter des projets... J’ai alors reçu par mail une offre d'emploi pour être chargée de mission pour un réseau d'associations pour la région Aquitaine ; le boulot rêvé et inaccessible... Je n'avais pas les diplômes requis, juste mon expérience de bénévole et une licence en gestion de projets. En temps normal, je me serais dit "ce n'est pas pour toi et puis tu n'as pas le temps". Cependant, les circonstances étaient exceptionnelles… Les jours passaient et la phrase " pourquoi pas moi ?" venait s'ancrer dans ma tête... Me focaliser sur une hypothétique vie professionnelle, sur l'avenir en France avec un job rêvé me redonnait de l'espoir. L'espoir de croire que tout était possible. Une fois ma candidature envoyée, j'ai mis cela de côté, absorbée par le reste de l'actualité. J'ai fini par rentrer en France, non sans difficultés, mais heureuse de retrouver un sentiment de sécurité et possibilité de revoir mes proches. Quinze jours après mon retour, on m'appelait pour passer les entretiens d'embauche. Après une semaine de préparation intensive et deux entretiens oraux, j'ai fini par avoir le poste. Un changement de vie radical…


Cet évènement m’a fait prendre conscience que l'on est toujours au bon endroit au bon moment, que les difficultés rencontrées ne sont là que pour nous faire réfléchir et nous montrer une autre voie. Nous ne sommes pas obligés de tout comprendre, de changer tout de façon radicale. Les évènements comme celui-là nous font avancer. Avec le temps, j'ai appris que j'avais une forte capacité de résilience, que j’avais besoin de me lancer des défis, d’avoir plusieurs activités et de nourrir mes envies du moment. Je ne m'ennuie jamais et j'ai davantage tendance à m'écouter plutôt que d'écouter les autres, quitte à froisser, à paraitre distante, peu disponible. J'ai moins de choses à me prouver et à prouver aux autres. Je m'attarde plus à être, à respecter mon rythme, mes besoins et mes envies. Cette expérience au Mali a été un déclencheur, le début d'une prise de conscience que la vie avait beaucoup de choses à nous offrir et d’apprendre à lâcher prise…Ce n’est pas toujours évident mais depuis, je fais plus facilement confiance aux évènements et à la vie en général.


Est-ce que cette expérience a une influence sur ta façon de vivre le confinement aujourd’hui ? 


Certainement. J’avais déjà vécu une période de confinement et les conditions étaient bien moins confortables alors je n'ai pas eu ce "choc" ou de réaction à la privation de liberté. En me ramenant huit ans en arrière, cela m'a permis de prendre du recul et de m'épargner émotionnellement.


Je me suis rappelé l’opportunité que cela a représenté et des sentiments de l’après confinement : le soulagement, le sentiment de sécurité, de croire que tout est possible et de percevoir le monde avec un autre regard.

J’ai ressenti moins de colère, moins d’insatisfaction et davantage de reconnaissance. Cela fait huit ans que je tourne les difficultés et obstacles en force et que j'apprends au jour le jour à laisser faire. Alors oui, je pense que cette expérience a influencé ma façon de vivre actuellement le confinement. J'ai tout de même eu des troubles de stress post traumatiques par la suite même si je me suis noyée dans le travail pour ne pas les voir... mais la vie nous ramène toujours à un moment ou à un autre à ne pas oublier de regarder ce qui coince. Avant le confinement actuel j’étais déjà dans la solidarité, l'entraide, les circuits courts, le travail et l'abnégation des soignants. Cette expérience passée m'a fait ouvrir les yeux sur beaucoup de choses et m'a permis d'évoluer alors je continue à être qui je suis en profitant au maximum du moment présent et de ceux que j'aime (virtuellement bien sûr pour le moment).

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